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Haute Instance des Oulémasهيئة العلماء الموريتانيين

بلاد شنقيط: حين سافر العلم على ظهور الإبل

Bilad Chinguetti : quand le savoir voyageait à dos de chameau

Dans un pays de sable et de vent, où presque rien ne restait en place, le savoir, lui, s’est transmis sans interruption. Pendant des siècles, les gens de Chinguetti en ont fait leur première richesse, et ils l’ont diffusé bien au-delà du Sahara.

Un pays où l’on apprenait en marchant

Dans l’ancien Bilad Chinguetti, l’école n’avait pas de murs. La mahadra suivait les campements nomades au gré des pâturages. Le maître s’installait sous une tente ou à l’ombre d’un acacia. Les élèves copiaient leurs leçons sur une tablette de bois (lawh), avec une encre faite de charbon et de gomme. Quand le campement levait le camp, les livres, les tablettes et les élèves partaient avec lui, à dos de chameau.

C’est ce qui a fait naître l’image restée célèbre des « universités mobiles du désert ». Le savoir ne dépendait ni d’un bâtiment ni d’une ville. Il vivait dans la mémoire des hommes et se déplaçait avec eux.

Le savoir comme honneur et comme devoir

Chez les gens de Chinguetti, la science religieuse et la langue arabe n’étaient pas réservées à une élite lointaine. Elles faisaient la réputation d’une famille et d’une tribu, et un homme était jugé à ce qu’il savait. Les élèves apprenaient par cœur le Coran, puis les grands textes : l’Alfiyya d’Ibn Malik en grammaire, le Mukhtasar de Khalil en droit malikite, des traités d’aqida, de logique et de rhétorique. Ils les apprenaient souvent en vers, pour mieux les retenir.

L’enseignement était gratuit. Le maître ne demandait pas de salaire : il transmettait par devoir et par piété. L’élève, lui, pouvait passer des années loin de chez lui, porté par une seule ambition, obtenir l’ijaza, l’autorisation d’enseigner à son tour. Ainsi se formaient de longues chaînes de transmission, de maître en maître.

Des bibliothèques au cœur du désert

À côté des mahadras nomades, les villes anciennes étaient des carrefours du livre : Chinguetti, Ouadane, Tichitt et Oualata, étapes des caravanes. Les familles y conservaient des manuscrits venus du Maghreb, d’Égypte et du Hijaz, ou copiés sur place. Certaines de ces bibliothèques familiales existent encore aujourd’hui et gardent la mémoire de plusieurs siècles de savoir.

De ce terreau sont sortis de grands savants. Mohamed el Yedali a écrit un commentaire du Coran. El Moctar ould Bouna a renouvelé l’enseignement de la grammaire. Ibn Razga est considéré comme le père de la poésie mauritanienne. Leurs œuvres sont encore étudiées dans les mahadras.

Un rayonnement vers l’Afrique et l’Orient

Le savoir de Chinguetti n’est pas resté enfermé dans le désert. Par les routes des caravanes, les savants et leurs élèves ont porté l’enseignement de l’islam et de la langue arabe vers les pays voisins : le Sénégal, le Mali, la Guinée, le Niger et toute la vallée du fleuve Sénégal. Des générations d’étudiants de ces régions sont venues se former dans les mahadras mauritaniennes. Beaucoup de maîtres chinguettiens ont enseigné à leur tour au sud du Sahara. Les grandes voies soufies, comme la Qadiriyya et la Tijaniyya, ont aussi largement passé par ces savants et leurs disciples pour atteindre l’Afrique de l’Ouest.

Vers l’Orient, la réputation des « Chanaqita » a précédé les pèlerins. À La Mecque, à Médine et au Caire, on s’étonnait de leur mémoire et de leur maîtrise de la langue arabe. Le lexicographe Mohamed Mahmoud ould Ettalamid a enseigné dans les Lieux saints puis au Caire, où il a pris part à la renaissance de la langue arabe. C’est aussi au Caire, en 1911, qu’a paru Al-Wasit fi tarajim udaba’ Chinguit, qui a fait connaître au monde arabe les lettrés de ce pays.

Un héritage vivant

Aujourd’hui, les mahadras continuent d’enseigner, en Mauritanie comme dans les pays voisins. Cet héritage dit quelque chose d’essentiel sur les gens de Chinguetti : dans un environnement parmi les plus rudes du monde, ils ont choisi de faire du savoir leur bien le plus précieux, celui qu’on ne perd pas en changeant de campement.

Préserver cette mémoire, c’est la mission que s’est donnée l’Instance des Oulémas mauritaniens. Il s’agit de numériser les manuscrits, de soutenir les mahadras et de faire connaître les grands savants, pour que le savoir de Chinguetti continue de circuler, comme autrefois sur les routes du désert.